Femmes journalistes et en politique sur le web : imposer le silence par la violence

La cyberviolence envers les femmes journalistes et les politiciennes est en forte augmentation depuis la pandémie. En plus de causer des torts considérables à la santé psychologique et à la réputation de celles qui en sont victimes, ces violences fragilisent la démocratie elle-même. Deux récents rapports du MIGS (Montreal Institute for Genocide and Human Rights Studies) et de l’UNESCO s’intéressent aux formes et aux causes de la cyberviolence visant les femmes journalistes et les politiciennes au Canada et ailleurs, tout en mettant en lumière l’impact de cette violence sur la participation des femmes dans l’espace public et sur la santé démocratique.

Selon le rapport de l’UNESCO, la cyberviolence visant les femmes est très souvent misogyne et de nature sexuelle. Il s’agit également d’une violence qui « irradie », c’est-à-dire qu’elle ne vise pas seulement la victime, mais aussi son entourage (collègues, amis, famille et enfants). Surtout, il s’agit plus souvent qu’autrement d’une violence en réseau, orchestrée et coordonnée de manière à avoir un maximum d’impact sur les victimes. 

Les cyberviolences envers les femmes journalistes visent principalement à discréditer leur travail et à miner la confiance du public envers elles. Selon Lucina Di Meco, ces attaques « sont stéréotypés en fonction du sexe, visent à compromettre la perception [des capacités des femmes journalistes] et nuisent à leur participation à la vie publique ». Plusieurs femmes journalistes, en particulier celles qui écrivent sur des sujets « sensibles » pour la droite politique tels que le climat, les droits des minorités ou l’immigration, sont victimes de larges campagnes de désinformation. Il s’agit souvent d’attaques à la réputation : les victimes voient des images d’elles truquées circuler sur les réseaux ; elles sont fréquemment discréditées et humiliées, par exemple lorsqu’elles sont accusées sans aucune preuve de coucher avec leurs sources ou avec leurs patrons. 

Il est également important de réaliser que ce que le public voit sur son fil d’actualité ne représente que la pointe de l’iceberg. Les insultes, les menaces et le harcèlement se font persistants dans les boîtes de messagerie des femmes journalistes, dissimulées dans les « zones d’ombres » d’Internet. 

Recadrer le débat de la liberté d’expression sur le web

Les femmes journalistes et les politiciennes ne sont pas adéquatement représentées dans les débats entourant la liberté d’expression en ligne, selon les auteures du rapport du MIGS. Selon elles, il faut recadrer le débat, et reconnaître que plusieurs individus qui font grand bruit sur les réseaux pour se déclarer victimes d’entraves à la liberté d’expression sont plus souvent les instigateurs de discours sexistes et misogynes que les femmes réduites au silence par la cyberviolence.

Les discours de haine limitent le débat. Quand une femme se fait insulter sur Internet, quand elle se fait menacer, harceler, bombarder de toutes parts et de tous côtés, sa capacité d’expression est limitée. On restreint son existence en ligne, dans un sens. On l’empêche de se sentir en sécurité, et il est impératif de pouvoir se sentir en sécurité pour pouvoir s’exprimer librement dans l’espace public des plateformes numériques.

Dans un tel environnement, il n’est pas difficile d’imaginer les craintes que vivent les jeunes femmes qui aspirent à une carrière politique ou journalistique, des métiers où l’utilisation des réseaux sociaux est essentielle. Lucina Di Meco soulève d’ailleurs les propos de Tamara Taggart, ex-journaliste et ex-candidate politique, qui a déjà admis qu’elle « découragerait toute femme de poursuivre une carrière politique » à cause de la toxicité de l’environnement numérique auxquelles font face les politiciennes et aspirantes politiciennes.

De l’autre côté de l’écran

On a tous en tête l’image du incel frustré derrière son écran qui, dans le confort de l’anonymat, insulte n’importe quelle femme osant prendre parole sur les réseaux. Le rapport du MIGS indique pourtant que les principaux instigateurs des campagnes de haine et de désinformation sur le web sont des acteurs politiques – des politiciens, des fonctionnaires, des représentants des partis politiques, des membres de partis – voire même des chefs d’État. On pense notamment à la journaliste brésilienne Patricia Campos Mello, visée par des fausses accusations de nature sexuelle par Jair Bolsonaro au Brésil, ou à Maria Ressa, journaliste américano-philippine attaquée à plusieurs reprises par Rodrigo Duterte. 

37% des femmes interrogées dans le rapport de l’UNESCO ont identifié les acteurs politiques comme principales sources d’attaques en ligne à leur encontre. Dans plusieurs cas, ce sont des mouvements populistes qui sont à l’origine de campagnes de haine envers les femmes, et qui utilisent la misogynie comme levier pour démoniser les journalistes. 

Le design des plateformes, un facilitateur de violences

Les chercheures ayant contribué au rapport du MIGS affirment qu’il est fallacieux de considérer la violence en ligne faite aux femmes journalistes et aux politiciennes comme un simple reflet de ce qui se passe dans la société. Le cœur du problème réside dans le design des plateformes elles-mêmes, qui sont des vecteurs de violence genrée. En favorisant les contenus polarisant et en tardant à modérer efficacement les cyberviolences faites aux femmes, les plateformes favorisent un climat toxique et antidémocratique.

La littératie numérique et l’éducation, bien qu’importantes, ne sont pas les premières pistes de solution à privilégier pour enrayer la violence en ligne faite aux femmes. Selon Julie Posetti, l’utilisation même du terme « plateforme » pour parler de Facebook et Twitter suggère une certaine passivité, alors que ces réseaux ont une énorme responsabilité dans le relai de campagnes de désinformation et de contenu haineux envers les femmes, en plus de ne pas répondre adéquatement aux signalements. Une réglementation « gender-sensitive » des plateformes est absolument essentielle, selon les chercheuses, pour adresser cet enjeu de taille.

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Publié par

Fanny Tan

Fanny Tan est une journaliste spécialisée en technologie. Elle s’intéresse aux enjeux sociaux et politiques du numérique, en particulier la surveillance de masse et la protection de la vie privée, la cybersécurité, la propagande computationnelle et les luttes de pouvoir dans le cyberespace. Pour la rejoindre: